Les urgences représentent souvent le pouls d’un hôpital où l’imprévisible domine. Coup de projecteur sur
le service du Centre Hospitalier Princesse Grace qui accueille près de 33 000 malades par an.
Il est 18 heures. La garde de nuit des médecins urgentistes commence. Exceptionnellement, la salle d’attente est vide. «C’est la ligne rouge,
c’est-à-dire que personne n’attend pour être soigné. Or, généralement, cela n’arrive jamais à cette heure-là !», expliquent à l’unisson les membres du staff du service des urgences du CHPG.
Car contrairement aux idées reçues, les urgences monégasques ne sont pas plus calmes qu’ailleurs. En 2006, le service a soigné 32 911 patients. «Soit une augmentation de 3,46 % par rapport à
l’an passé», explique le Docteur Mélandri, chef du service. Un flux comparable aux hôpitaux de Cannes, Grasse ou Antibes. «Ici on ne se repose pas, affirme Julie Hecq, médecin.
On en oublie même de boire». La jeune femme n’aura pratiquement pas touché à sa bouteille d’eau pendant sa dernière garde de 24 heures… D’ailleurs, dès 19 heures, les urgences se
remplissent. 6 personnes attendent patiemment. Et côté personnel soignant, chacun s’affaire de box en box. Dans le premier, les médecins doivent ausculter un bébé qui est tombé de la table à
langer. Dans la salle d’attente, la maman se sent coupable et ne peut réprimer ses larmes. Ensuite, ce sera le tour de cette jeune femme atteinte de pneumonie, qui a du mal prendre le temps de se
soigner. Mais aussitôt arrive une vieille dame qui, au départ, avait du mal à respirer et qui découvre, grâce aux médecins, une liste à rallonge de pathologies.
Méfi ! Dans le quotidien des urgentistes, il y a aussi des histoires “banales”. De la “bobologie”. «Certaines personnes viennent surtout pour être
rassurées et décident en pleine nuit de consulter alors que leur douleur au genou dure depuis plus d’un mois», explique Nathalie, une infirmière qui esquisse un sourire entendu. «Un
jeune homme est venu consulter car il se plaignait d’avoir un corps étranger dans la gorge. Après moult examens, aucun diagnostic n’a été établi. En réalité, il avait découvert, en se regardant
dans le miroir, la présence d’une excroissance rouge. Il s’agissait en réalité de sa luette !», éclate de rire Nathalie… Seulement voilà. Ce type de situation arrive trop souvent. Et la
perte de temps, elle, est constante. «Réveiller un médecin en pleine nuit pour un mal de tête, c’est un peu délicat. Mais tous les cas doivent être traités, même si certains peuvent attendre
l’examen du médecin traitant», explique Anick Boyera, infirmière du service de nuit. Du coup, ces consultations font grimper les statistiques. Pour l’année 2005, le service des urgences a
soigné, en moyenne, 90 patients par jour avec une pointe le lundi, avec 95 patients. En été, ce chiffre augmente de 50% avec 140 personnes traitées chaque jour. Résultat, la salle d’attente peut
vite saturer. Ce qui fait monter la pression. «Nous avons trop souvent affaire à l’agressivité, surtout des familles qui ne comprennent pas pourquoi ils doivent attendre si longtemps. Pour
eux, c’est leur douleur qui est plus importante». Et parmi le personnel, tous s’accordent à dire que cette agressivité est difficile à vivre. «C’est le mauvais côté des urgences»,
soupire une infirmière. Pour Djamila Talbi, aide-soignante depuis 17 ans dans le service, «c’est éprouvant». Mais c’est sans doute Corine, la secrétaire médicale en fonction depuis 25
ans qui, positionnée à l’accueil, doit principalement absorber le stress et l’impatience des patients. Et c’est avec diplomatie qu’elle tente de rassurer, calmer, analyser, et évaluer les
pathologies afin de donner un premier ordre de priorité qui est transmis directement à l’infirmier en charge du rôle administratif. En effet, « inutile de chercher un ticket comme à la
boucherie ou à la poste, précise un infirmier. Aux urgences, la pathologie la plus grave est traitée en premier». D’ailleurs, le CHPG n’est pas le plus mal loti des centres
hospitaliers en terme d’attente. 80 % des patients en 2005 sont sortis au bout de 2 heures (passage externe en semaine). «Une durée d’attente relativement courte», se félicite le chef du
service. Une réussite, qui, du coup attire les malades des autres hôpitaux comme Menton. «Ils viennent nous voir pour être sûr du diagnostic pourtant il reste le même», souligne le
docteur Hecq. Et d’ajouter : «Ils souhaitent aussi profiter du plateau technique du CHPG. Ici tout est à portée de main, le délai d’attente en est donc réduit».
Quand tout s’accélère
A 20 h 55, l’alarme retentit. C’est celle du SMUR (Service Mobile d’Urgence et de Réanimation), l’équivalent du SAMU français, qui effectue environ 500
sorties par an. Les pompiers appellent les urgences et définissent par mots clés la pathologie qu’il faut traiter de toute urgence sur le lieu du drame. Dès lors, un infirmier et un médecin sont
détachés et doivent agir vite et bien. «Tout se passe à l’aveugle. On ne sait jamais sur quoi l’on va tomber»,«Il faut toujours anticiper les repos, les congés maladies, les
indisponibilités», explique la cadre de santé. Véritable casse-tête, les horaires des infirmiers vont par tranches de 6h30 à 16h30, de 11h15 à 21h15 –plus un horaire coupé de 7h à 12h puis
de 16h à 21h, et un soir décalé de 14h à minuit- la nuit. Quant aux infirmières, elles travaillent de 21h à 7h. Côté médecins, les horaires s’enchaînent par garde de 24 heures. Et ce n’est qu’à
22 heures que la secrétaire médicale a terminé sa journée. Résultat : les malades devront désormais appuyer sur un bouton pour que le personnel soignant vienne les prendre en charge. Et jusqu’à 5
heures du matin, les consultations se succédent. Avec à la clé toutes les pathologies. Défaillance cardiaque aiguë, inflammation de la vésicule biliaire, anémies profondes, fractures, plaies et
bobos ont été diagnostiqués. Toute la nuit, les bébés, victimes d’otites, ont pleuré, les familles se sont inquiétées. Les urgentistes, eux, ont fait leur devoir. Accueillir, examiner, rassurer,
évaluer, patienter, radiographier, palper, réagir… ils ont enchaîné les gestes et les malades. «On ne vient pas aux urgences par hasard, on choisit ce service», explique Dominique
Vignon, médecin aux urgences depuis 1987. Pas de train-train quotidien. Ici les jours et les nuits ne se ressemblent pas. «Ceux qui travaillent à partir de minuit sont sur la base d’un
volontariat, personne n’est contraint», explique Anny Soria, cadre de santé. Car travailler de nuit est souvent un choix. Et une préférence à l’image de Malika, infirmière. «J’ai choisi
ce service pour concilier ma vie familiale et pour pouvoir m’occuper de mes enfants. Mais professionnellement, la nuit a ses avantages : plus de responsabilité, il faut faire face à des
situations difficiles sans les privilèges de la journée où le personnel est en masse». Bien qu’attirée par cette autonomie et cette soif de responsabilité, Malika raccroche et reprend le
service de jour. Fatiguée, décalée physiquement et socialement, «travailler la nuit est difficile». Certes, il a moins de passage, mais la vigilance doit toujours être la même quelque
soit l’heure. Et il y a un aussi une souffrance, souvent cachée. Un souci de reconnaissance face aux mauvaises langues qui pensent que «la nuit, c’est plus facile». Cette
non-reconnaissance, le personnel soignant de la nuit la déplore, mais cela ne l’empêche pas de se serrer les coudes. Pour Julie, médecin : «C’est quand on est seul, face à l’urgence, qu’on se
rend compte à quel point une équipe est indispensable. Ce n’est d’ailleurs pas trop d’avoir 3 médecins jusqu’à minuit». Un constat d’autant plus valable certaines nuits. Comme celle du
d’avril 2004, lorsque Monaco avait été réveillée par l’explosion d’une bombe au stade Louis II... explique
Nathalie. A 21 heures, plus de surprise. Les pompiers amènent deux individus pour une rixe. Le téléphone n’arrête pas de sonner. C’est l’effervescence au moment même où deux équipes se
chevauchent. Car bien travailler aux urgences, c’est surtout bien s’organiser. Ici tout est réglé comme du papier à musique. Rien n’est laissé au hasard.
Quand les soignants sont malades
« À la longue, la nuit, ça te détruit ». C’est sur ces mots que Michelle Di Tuoro, manipulatrice en radiologie, définit des horaires ingrats et qui
plus est mal considérés. Fatigue, stress, irritabilités, tous ces symptômes sont liés aux problèmes de sommeil et à la pénibilité du travail de nuit. Le Docteur Estryn Brehar, médecin du travail
de l’Assistance Publique a étudié ces phénomènes. Les femmes avec enfants sont particulièrement touchées en raison de leurs charges familiales journalières, prises sur leur temps de sommeil et de
repos récupérateur. On trouve aussi « des troubles gastro-intestinaux et du comportement alimentaire avec modification des besoins qualitatifs et quantitatifs, et des troubles de
l’assimilation et de la digestion », d’après une étude menée par l’association des cadres de santé de Monaco lors du 2ème forum soignant de 2004. D’autres pathologies en découlent : tendance
à l’hypertension artérielle, réduction probable du système immunitaire, troubles psychoaffectifs avec baisse de la libido, risques coronariens accrus, dérèglements endocriniens, et enfin
vieillissement prématuré. Une étude menée à l’assistance publique révèle une prise de poids d’au moins 10 kg pour 22 % des femmes travaillant moins de 3 ans et pour 50 % des femmes travaillant
depuis plus de 3 ans de nuit. « Ce n’est pas la solution idéale pour perdre du poids ! », plaisante une infirmière. Mais le problème le plus fréquent est le trouble du sommeil. «
L’endormissement est difficile : le matin, on entend les pas au-dessus de nos têtes, les portes claquent, bref personne ne fait attention », raconte Malika, infirmière. Les travailleurs de
nuit ont donc un déficit du sommeil et plus particulièrement du paradoxal (du matin), phase de sommeil qui joue un rôle primordial dans le repos. 7 heures, la garde se termine pour les
infirmières. Les médecins devront, eux, attendre 8 heures, une nouvelle journée commence au CHPG.
Monaco Hebdo n°544, du 11 au 17 janvier 2007